4.2  L’interaction non-visuelle

Définitions du handicap

La déclaration des droits des personnes handicapées proclamée par l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies le 9 décembre 1975 indique que « toute personne dans l’incapacité d’assurer par elle-même tout ou partie des nécessités d’une vie individuelle ou sociale normale, du fait d’une déficience, congénitale ou non, de ses capacités physiques ou mentales » est une personne handicapée.

En 1980, l’organisation Mondiale de la Santé (O.M.S., 1980), dans le rapport du rhumatologue britannique, Philip WOOD, introduit une clarification conceptuelle dans la définition du handicap, reprise en France sous le titre de " Classification internationale des handicaps (CIH) : déficiences, incapacités, désavantages. Il y est défini le handicap comme la conséquence des maladies sur la personne suivant trois plans :

  • la déficience, correspondant à l’altération d’une structure ou d’une fonction psychologique, physiologique ou anatomique. La déficience peut-être temporaire ou définitive;
  • l’incapacité, qui est une réduction partielle ou totale de la capacité d’accomplir de façon normale une activité. L’incapacité est en quelque sorte la conséquence fonctionnelle de la déficience mais elle ne dépend pas obligatoirement de celle-ci. D’autre part, une déficience peut très bien ne s’accompagner d’aucune incapacité;
  • le désavantage ou le handicap, conséquence de la déficience ou de l’incapacité sur les conditions d’insertion sociale, scolaire ou professionnelle.

Dans l’union européenne, c’est près d’un tiers de la population qui souffre de troubles divers (voir le tableau 4.1).

Type de troubles Estimation (en millions) % des personnes handicapées % de la population
Physique 24.80 68% 7.7%
Visuel 6.50 15.80% 2%
Auditif 8.70 23.90% 2.7%
Mental 7.40 20.30% 2.3%
Communication verbal 3.60 10% 1.1%

Table 4.1 : Population souffrant de troubles dans les états membres de l’Union Européenne (adapté de [TIDE 96]).

Le tableau 4.2 montre les statistiques sur les populations mal-voyantes et non-voyantes. En France, sur 18000 aveugles en âge de travailler, environ 6000 travaillent, dont 1500 manuels (les 2/3 en secteur protégé), 1500 standardistes, 1300 masseurs kinésithérapeutes, 600 enseignants (en milieu spécialisé ou ordinaire), 400 sténodactylos, 300 musiciens professionnels, 300 divers (juristes, cadres de la fonction publique, informaticiens); plus de 50% ne peuvent trouver du travail. [Quid 2005]

  Troubles visuels Aveugles + mal-voyants
Monde (OMS février 2000) 160 000 000 45 000 000
France (1997) 1 500 000 110 000 + 250 000
% de la population française 2.6%  

Table 4.2 : Populations non et mal-voyantes en France et dans le monde

Enfin, la France a voté le 12 février 2005 la loi n°102-2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, dont l’article 47 rend obligatoire l’accessibilité des sites Web du secteur public.

Les capacités sensorielles chez les non-voyants

(Grant et al., 2000) ont conduit une étude sur des personnes non-voyantes et voyantes. Il s’agissait d’apprécier la précision de la perception tactile des deux populations, et établir un éventuel lien entre le handicap et les capacités sensorielles. En fin de compte, cette étude a prouvé que les non-voyants obtenaient de meilleurs résultats que les voyants au début des tests, mais que cet avantage diminuait au fur et à mesure, jusqu’à disparaître.

En fait, il a été souvent dit que les aveugles développaient des capacités sensorielles supra-normales, telles que l’acuité auditive, ou somesthésique. Dans la pratique, cependant, il a été prouvé que l’acuité haptique (Heller, 1989) était équivalente chez les non-voyants congénitaux, chez les non-voyants accidentels et chez les personnes voyantes.

La représentation mentale d’un document par une personne non-voyante

Une personne aveugle se sert énormément de sa mémoire et relativement peu de ses sens, alors que l’activité d’une personne voyante est essentiellement basée sur la vue et la coordination oeil-main.

Pourtant, les travaux de (Hatwell, 1993) et de (Martial, 1998) ont montré que la représentation mentale des non-voyants est identique à celle des voyants. En effet, même si l’on parle habituellement de mémoire visuelle, lorsque l’on considère la représentation mentale de quelque chose, tout est basé sur l’expérience de l’espace. En d’autres mots, pour se construire une représentation mentale de ce qui leur est décrit, une personne aveugle s’appuiera sur les notions qu’il a de l’espace : en haut, à droite, à l’est, derrière.

Dans une autre expérience, (Manghi, 2001) a demandé à ses sujets (l’étude portait sur des voyants et des non-voyants, et explorait également les effets de l’âge) de décrire un trajet dans une ville à quelqu’un. Les résultats se sont révélés très intéressants :

  1. Les personnes non-voyantes ont obtenu des résultats équivalent quant au taux de réussite de la tâche,
  2. Leurs descriptions d’itinéraires ont été surtout jugées plus pertinent, avec notamment l’utilisation
    • de repère absolus (le nord, le banc sur le trottoir...)
    • de précisions dans les mesures (angles, distances),
    • de repères multimodaux (le carrefour, le marteau-piqueur...)

Il y a cependant, entre un voyant et un non-voyant, une différence très importante, lors de l’accès aux documents textuels : le non voyant ne peut pas se faire une idée globale de la forme du texte. Inversement, lors d’une tâche de lecture, une personne voyante peut parcourir l’ensemble du document très rapidement, et par exemple, repérer rapidement l’item qui l’intéresse.

Pour se faire une idée assez rapide du texte avant la lecture, les non-voyants utilisent une synthèse vocale réglée sur un débit rapide. Cependant, la mémoire auditive demande une grande concentration. Ainsi, l’utilisation d’une autre modalité, comme le toucher, peut permettre de réduire la charge mentale.

En conclusion, un non-voyant se construit une image mentale identique en tout point à celle d’une personne voyante. Cependant, la construction d’une telle représentation mentale nécessite une description de la disposition globale, ou des mécanismes de navigation dans le document. Enfin, on pourra s’appuyer sur une grande précision dans les descriptions.

Modalités non-visuelles disponibles en sortie

Contrairement à ceux de l’être humain, les médias non visuels en sortie restent limités (tableau 4.3). Les systèmes basés sur les sens de l’odorat et du goût restent très rares. Maintenant, les périphériques de pointage à retour d’effort se démocratisent de plus en plus (voir 2.5).

Sens perceptifs humain Médias informatiques Stimuli Récepteurs
Ouïe Haut-parleurs, casque audio Parole, bruit, son Oreilles
Haptique Afficheur braille, sondes chauffantes, système à retour de force Texture, température, mouvement Peau, Muscles, tendons, corps
Odorat ? Odeurs Nez
Goût ? Saveur Langue

Table 4.3 : Sens perceptifs humain et médias informatiques (adapté de (Truillet, 1999))

Utilisation et justification de la multimodalité

(Dufresne et al., 1995) ont montré l’impact et l’intérêt de la bimodalité audio-haptique pour les utilisateurs non-voyants. Le tableau 4.4 indique le pourcentage de bonnes réponses dans trois situations modales; pour 12 voyants et 12 non-voyants. Il est à noter que dans cette expérience, les sujets non-voyants ont obtenus de meilleurs scores : leur concentration était supérieure.

Modalité Testeurs non-voyants : 12 Testeurs voyants : 12 Total : 24
Audio 68% 62% 64%
Haptique 78% 71% 74%
Audio + haptique 83% 78% 80%
Total 76% 70% 73%

Table 4.4 : Bonnes réponses dans différentes situations modales