5.3  Application à la géographie : geogr’haptique

Géogr’haptique est une application de la localisation relative, dans laquelle les points haptiques sont les centres des régions d’un pays, et le retour audio, la diction (pré-enregistrée ou par une synthèse vocale) du nom de cette région.

Ce dont disposent les non-voyants pour avoir accès aux cartes géographiques

La première solution dont une personne aveugle dispose pour appréhender la géographie, consiste à prendre un atlas géographique traduit en braille. Il lui faudra alors se faire une image mentale de la carte, en parcourant le texte. Du fait de la distance cognitive entre la représentation textuelle et la représentation spatiale, cela s’avère difficile, et assez peu parlant quant à la forme, la taille et la disposition géographique des pays, des régions, des villes ou des rivières.

Une autre possibilité consiste à utiliser des cartes tactiles. Ces dernières font apparaître les frontières, les découpages administratifs, les villes, de la même manière que des cartes conventionnelles. Cette fois, il y a une correspondance directe, à un facteur d’échelle près, entre l’information et la représentation. Cette méthode amène donc un contact direct avec la nature géographique de l’information : superficies, formes, emplacements.

Le projet CDV (pour Cartographie pour Déficients Visuels 1), au Canada (Siekierska et al., 2001), propose l’accès à des cartes prêtes à imprimer en se servant d’un amplificateur thermique : la représentation graphique (figure 5.19) est téléchargée, imprimée sur du " papier-capsule " et passé dans un amplificateur thermique. Le papier-capsule, un papier qui gonfle sous l’effet de la chaleur, est utilisé dans un copieur stéréoscopique pour mettre en relief les surfaces imprimées telles que les courbes de niveau, les poncifs et l’information textuelle.

Figure 5.19 : Représentation graphique d’une carte tactile. Dans cet exemple, il s’agit des différents types de forêts du Canada

Des projets pédagogiques dédiés aux non-voyants ont été mis sur pieds, comme le projet TactiSon. TactiSon a été développé par l’INSERM-Creare et le CNEFEI (Centre National d’Etudes et de Formation pour l’Enfance Inadaptée) pour servir de support d’enseignement à des personnes handicapées visuelles à partir de la maternelle jusqu’à la fin des études supérieures. Mais il peut aussi constituer un support d’information et d’orientation spatiale. D’abord utilisé pour éveiller l’enfant puis pour aborder des notions scolaires, TactiSon sert aussi bien de support pour la représentation de graphiques mathématiques, de cartes de géographie, de plans de villes, de quartiers, de bâtiments publics.

Le principe est le suivant : on place une feuille avec le document graphique en relief que l’on souhaite étudier, sur un dispositif relié à un PC. Il est alors possible de définir des zones sensibles auxquelles on affecte une action. Par exemple, couplé à une synthèse vocale, les différents points du graphique peuvent déclencher des messages vocaux. En posant le doigt sur une région, on entendra le nom de cette région, et éventuellement d’autres informations. Pour la géographie, TactiSon permet d’enrichir des cartes géographiques et des plans de villes sans les surcharger de texte braille souvent encombrant.

Enfin, le CDV, encore, propose une application des travaux de (Gardner et Bulatov, 2001). Il s’agit d’un environnement qui permet de lire des carte SVG relativement simples, et de les augmenter avec le mode haptique : sensation des frontières et des formes des régions.

L’application Géogr’Haptic

L’application que nous avons conçue a pour but de permettre à un utilisateur non-voyant de se faire une image mentale d’une carte géographique. A l’écran, est affichée une carte d’un pays indiquant ses différentes régions administratives. L’utilisateur se sert de la souris pour parcourir l’écran. A chaque fois qu’il passe au-dessus d’une région, un retour kinesthésique place la souris en son centre. En même temps, le nom de la région est lu par un lecteur d’écran et une synthèse vocale, pour assurer un retour sonore.

Geogr’haptique est une application orientée Internet. Ceci implique qu’elle tourne sur un classique navigateur Internet comme Internet Explorer ou Netscape Navigator. L’ensemble de la carte réagit comme une image réactive déclarée avec la balise <MAP> en HTML. il est ainsi totalement envisageable d’associer un lien à chaque région, de manière à accéder à des informations précises sur la région, ou bien d’ouvrir une nouvelle carte, montrant la région en détail, et ses départements.

Pour fonctionner, il est toutefois nécessaire d’avoir installé deux plugins pour le navigateur Internet que l’on utilise :

  • Le plugin ImmWeb d’Immersion Corporation qui autorise une programmation Javascript des effets haptiques de la souris.
  • Le plugin SVGViewer d’Adobe, pour afficher les fichiers SVG. Ces fichiers sont la base graphique de l’application. Ce sont eux qui contiennent toute l’information graphique des cartes.

Géogr’haptique en action

Nous allons maintenant illustrer le fonctionnement de Géogr’haptique :

Situation de départ : une carte des Etats-Unis est affichée dans le navigateur internet. Le pointeur de la souris se trouve sur l’état du Kansas. Le son « Kansas » vient de sortir du haut-parleur et la souris semble aimantée dans sa position actuelle (figure 5.20).

Figure 5.20 : Géogr’haptique, situation initiale

Maintenant, on saisit la souris, et on la pousse vers la gauche. Il faut un peut forcer car elle nous ramènerait inexorablement vers le point d’origine. Pourtant, un instant plus tard, la force ressentie dans la souris s’est inversée, le périphérique se stabilise dans une nouvelle position située à gauche de la précédente et le mot « Colorado » vient d’être prononcé par la synthèse vocale (figure 5.21).

Figure 5.21 : Géogr’haptique, situation finale

Au final

Nous avons pu faire tester notre prototype de manière informelle par quelques personnes non(ou mal)-voyantes. Il leur a été par exemple demandé de citer les régions frontalières à une région donnée, et cette tâche a été facilement réalisée. Comparé à l’utilisation de la balise <map> en HTML, la localisation relative autorise l’appréhension des positions. Il est par exemple possible d’effectuer des aller-et-retours entre deux zones pour s’assurer de leurs positions, puis de passer à une troisième zone, et ainsi de suite. Une autre question qui a été posée était de citer les régions que l’on traverse pour aller d’une zone à une autre. Ici encore, les retours ont été excellents.

Tous nos testeurs ont donc souligné l’intérêt de l’approche, tout en regrettant de ne pas disposer d’un accès à une information géographique plus large, comme c’est par exemple le cas sur des web-services (non-accessibles cependant aux non-voyants) comme Google Maps2, Yahoo Local3, ou encore MSN Virtual Earth4.

La viabilité de notre approche est tout de même clairement apparu, et nous avons pu nous tourner vers un autre domaine : la musique.


1
site web : http://tactile.nrcan.gc.ca/
2
http://maps.google.fr
3
http://maps.yahoo.com/
4
http://local.live.com